La Fondation que j’ai créée (Fondation Daniel Iagolnitzer) apporte son soutien à des projets novateurs dans divers domaines, entre autres dans le domaine de la science (prix Henri Poincaré, créé avec l’Association internationale de physique mathématique, aujourd’hui l’un des grands prix scientifiques internationaux…) ou du droit international, de la guerre et la paix (nombreux colloques, dont le débat sur les questions internationales entre les représentants des principaux candidats à l’élection présidentielle en 2017, le débat Kouchner-Brauman entre les deux « frères ennemis » de l’humanitaire en 2019…). Elle a participé en 2020 à la création du prix du Temps retrouvé, créé en hommage à Proust à l’initiative de la romancière Alessandra Fra, destiné à attirer l’attention sur des livres de grande qualité littéraire faisant preuve de finesse d’analyse des personnages, en liaison avec les problèmes de la société, ce qui était le cas du Temps retrouvé de Proust. Le prix 2021 a été décerné le 13 décembre au Ritz que Proust a beaucoup fréquenté (et aussi beaucoup critiqué…).
Ce prix ne semblait guère poser de problème, a priori moins que les questions de la guerre et la paix. Il a pourtant été entrainé dans la « tempête PPDA ». Patrick Poivre d’Arvor nous avait fait l’honneur en 2020 de présider le jury du prix. Personne ne nous avait alors mentionné de problèmes éventuels. Puis il y a eu les témoignages de femmes en 2021, Poivre d’Arvor conteste les accusations. Cela dit, il ressort de l’ensemble des témoignages, en particulier ceux du journal Libération en novembre (puis décembre) qu’il a eu pour le moins des comportements très inappropriés envers les femmes (tentative directe de les embrasser et de les caresser sans aucun accord préalable clair de leur part…) dès le moment où il s’imaginait avoir leur consentement. Il a cependant cessé dès le moment où la femme a dit NON comme le confirme la majorité des témoignages. Dans quelques cas, les femmes ont accepté un rapport sexuel qu’elles ne souhaitaient pas, n’ayant pas su dire non à un personnage célèbre qu’elles admiraient, rapports qui se sont parfois poursuivis par la suite. Elles disent aujourd’hui que ce n’était pas leur volonté, que cela a causé un grave choc dans leur vie, qu’elles ont agi « sous emprise » ou « sous sidération ». Dans un ou deux cas, il s’agit de femmes a priori fragiles. Ces comportements ne sont pas acceptables. Y a-t-il eu viol caractérisé avec emploi de la force physique ? Cela ne ressort pas des informations à notre connaissance.
Nous avions d’abord demandé à PPDA, qui l’avait accepté, de ne plus être président du jury. Puis il y a eu la tempête ayant suivi les témoignages publiés dans Libération. Cette « affaire PPDA », avec d’autres, pose des problèmes de société importants. Quand doit-on parler d’agression sexuelle relevant de la justice, face à des comportements très déplacés, si l’homme n’emploie pas la force physique brutale et renonce si la femme dit NON, quand doit-on parler ou non de viol si elle cède, dira-t-elle, « sous emprise » ou « par sidération » ? Avant la tempête de novembre, les membres du jury n’avaient pas posé de question à part une première démission en octobre liée à la présence de PPDA dans le jury (Patrick Modiano avait, lui, de son côté démissionné, aussi en octobre, pour raisons personnelles). Après le déferlement d’attaques contre lui en novembre, Poivre d’Arvor s’est de lui-même retiré du jury pour, nous a-t-il dit, ne gêner personne et ne pas porter préjudice à un prix littéraire naissant. De nombreux membres du jury ont cependant démissionné (et maintenu leur décision) par peur, semble-t-il, d’être associés de près ou de loin à Poivre d’Arvor, parfois après avoir été victimes d’harcèlement. Aurions-nous dû décider, plus tôt, de l’exclure et ma fondation aurait-elle dû cesser son soutien au prix ? Nous avons toujours clairement dénoncé les comportements inappropriés envers les femmes mais, en l’absence de viol caractérisé clair, nous avons considéré, s’agissant d’un prix littéraire, que nous n’avions pas à nous ériger nous-mêmes en justiciers ou moralisateurs. La littérature est autre chose. Même les grands écrivains ont parfois des côtés sombres.
Les attaques contre notre prix sont d’autant plus injustes qu’Alessandra Fra et moi-même avons toujours soutenu la cause des femmes, les actions pour l’égalité et contre les violences faites aux femmes. Le jury du prix incluait le même nombre d’hommes et de femmes et la sélection retenue incluait cinq livres d’hommes et cinq de femmes dont plusieurs, dans un cas ou l’autre, dénoncent les violences faites aux femmes (viol sous la menace, abus de la fragilité d’une très jeune femme, violences envers de très jeunes filles…). Le lauréat du prix 2021, dont le livre traite, lui, des conséquences dramatiques, en France même, du réchauffement climatique dans un avenir qui n’est peut-être plus très lointain, a lui aussi dédié son prix à la cause des femmes. Lycéen dans les années 1950, j’étais l’un des rares à émettre des réserves à propos de pièces de Molière, comme Les Précieuses ridicules ou Les femmes savantes, où il a voulu nous faire rire de femmes qui cherchaient à s’instruire et être les égales des hommes, même si elles le faisaient parfois avec maladresse. Proust évoque, lui, dans Le temps retrouvé, le personnage de Madame Verdurin, bourgeoise créatrice d’un salon, qui cherche, de manière elle aussi plus ou moins maladroite et très discutable, à devenir l’égal de celui de la Duchesse de Guermantes (et y parviendra avec les évolutions de l’histoire et de la société). Il ne l’épargne pas mais le fait avec finesse.
Au-delà du cas Poivre d’Arvor, saluons la libération de la parole des femmes, même s’il faut parfois la prendre avec sens critique, et espérons que les hommes auront recours à l’avenir à des méthodes plus respectueuses s’ils souhaitent séduire une femme, et procéderont avec discernement s’il s’agit de femmes fragiles, d’autre part que les femmes diront non si tel est leur souhait sans céder à la « sidération », de manière plus ou moins gentille ou ferme selon le cas, dès lors qu’il n’y a pas de menace ou d’emploi de la force physique contre elles. Pour ma part, ma fondation continuera à apporter son soutien au prix du Temps retrouvé qui ne doit pas être victime des passions qui se sont déchainées à tort contre lui : elles se sont, dans ce cas, trompées de cible.
Daniel Iagolnitzer, 20 décembre 2021

























